
Rencontre
Sous les conseils non moins modérés de mon cher ami S., je me suis rendue mardi soir à la projection du film de 1968 « La prisonnière » d’un réalisateur que je découvre Henri-Georges Clouzot. Je me souviens néanmoins avoir vu les diaboliques quand j’étais petite fille car mon oncle en avait dit du bien et que nous l’avions enregistré sur une vieille VHS pourrie.
Par hasard je regarde ce mois ci beaucoup de films de cette période : le magnifique La caduta degli dei (les damnés) de Visconti (1969), week end de Godard (1967) (certes je l’ai regardé en trois fois), Jagdfzenen aus Niderbayern (scène de chasse en Bavière) de Peter Fleischmann (1969), un film dont l’action de passe aussi dans cette période (United Red Army). J’en oublie probablement d’autres.
Je comptais faire une courte note sur chacun de ces films mais l’élan est venue pour la prisonnière en cherchant sur la toile diverses informations concernant le casting et en m’énervant contre certaines critiques proposées en premières pages de Google, dégageant encore une fois l’état d’esprit vulgaire contemporain traversé par la consommation, le spectacle, la jouissance gratuite, et toutes ces choses qui m’enrage. C’est donc par esprit de rébellion que me vient le courage de marquer quelques mots sur ce film que j’ai beaucoup apprécié.
C’est un acte très réducteur que d’écrire sur un film, c’est pourquoi j’essaie de parler plus spécifiquement de mes émotions et goûts personnels, sans y faire ni la promotion ni l’occultation. C’est d’ailleurs la liberté quotidienne que me permet ce blog.
Perversion
Dernier film de Henri-Georges Clouzot, la prisonnière pourrait faire penser par son titre à un film de sérieB, où se partagent sur la pellicule effets spéciaux dépassés et femmes dénudées en désarroi sous fond de dialogue stéréotypé. Et finalement ce n’est pas entièrement cela, même s’il est question de perversité.
La perversité. A en croire ce que j’entends ou lit, le large public peine à comprendre qu’il y a des manières très vastes d’aborder ce thème, latent ou central dans un film, qui d’ailleurs construit généralement sa puissance dans une palette non réduite à un seul thème.
J’imagine que la pensée actuelle devrait s’avancer vers plus de sincérité. Prétexter qu’on « filme la laideur du monde pour le dénoncer » me semble un peu naïf, je pense que rien n’est plus beau que filmer le fond de nos pulsions ainsi j’aimerai penser que Henri-Georges Clouzot exprime ici sa part de perversité, « perversité » qui aujourd’hui parait bien commune : La perversité, et plus précisément le voyeurisme à l’ère d’Internet et autre télé-réalité est tout de même bien mieux assumée aujourd’hui. C’est d’ailleurs une des chose qui m’a agacé en lisant une critique reprochant le caractère « timide » de l’action, tout en parlant du rapport dominé dominant et de perversion sous un ton presque méprisant.
La pensée de nos contemporains se résumerait alors ainsi : « Alors c’est pervers c’est mal et complètement dégueulasse mais à la fois on ne voit rien, ni chattes ni violences, quelle déception ! » L’ironie du voyeur. Vouloir en voir plus tout en y mettant un jugement moral.
Amatrice de Luis Buñuel, il semblerait que ce thème me soit particulièrement chère. J’aime également la tension des choses non explicites, plus sensuelles selon moi que le gore, genre que je ne rejette pas. La complexité des émotions qui envahie la durée du film. La subtilité du hors cadre qui fait travailler l’imagination de manière parfois plus insoutenable que le visuel. Tourner autour du sujet comme autour d’une sculpture. Je comprends néanmoins l’avis contraire de ceux qui préfèrent être directement au cœur du sujet, d’une manière quasiment organique voire chirurgicale.
/spoile/
La prisonnière pourrait donc faire penser à une prisonnière physique mais ici il s’agirait plutôt d’une prisonnière mentale. Les amateurs de séquestrations pourraient se sentir frustrés mais le fait de ne pas savoir ce qu’il va se passer permet de rester en alerte. Cette émotion si douce ne se fait pas si évidemment on vous « spoile » comme je le fais le scénario.

Techniques et décors
Seul film en couleur que Henri-Georges Clouzot a réalisé, il a repris ce qu’il avait du laisser avec son précédent film avorté l’Enfer, dont un documentaire est sorti cette année.
La technique n’a pas la frilosité de s’aventurer dans des mouvements de caméra qu’on pourrait trouver charmant ou quelque peu maladroit et semble expérimenter à filmer un décor de l’art cinétique des années 50. On voit ainsi des œuvres de Soto, Vasareli, qui me rappellent mes premières ballades au Centre Pompidou (lui-même très amateur d’art cinétique).
L’intérieur plus baroque de l’appartement de Stan, interprété par Laurent Terzieff est assez riche en œuvres plus éclectiques où art premier côtoie art surréaliste (des sculptures ou des dessins de Hans Bellmer, belle référence à mon goût) et art brut (Dubuffet). J’ai beaucoup apprécié le passage du film où un modèle donne son avis sur ces œuvres, ce moment ne m’a pas donné l’impression que ce film ridiculisait le milieu de l’art comme j’ai pu le lire dans certaines critiques, au contraire j’ai plutôt eu l’impression d’un noble hommage. Même si je ne suis pas complètement amatrice de l’œuvre de Bellmer (qui a illustré Histoire de l'Oeil de Bataille tout ça tout ça...), je trouve que ces œuvres ont véritablement une place forte dans ce film, comme une mise en abîme discrète du désir contenu.

Oeil
On lit dans la biographie de Clouzot qu’il a passé une période à faire de la photographie de nue. Aimant la photographie, je m’intéresse aussi au rapport que l’auteur entretient avec son modèle, si ce rapport se voit sur la pellicule. Je ne pense pas qu’Anna Karina aurait été aussi belle si Godard n’était pas amoureux d’elle, ou Juliette Binoche dans Mauvais Sang par Leos Carax. La beauté de ces actrices sous ces éclairages parfaits est presque indécente, projetée sur grand écran. J’aime également beaucoup le travail de Hedi Slimane et je ne pense pas qu’il photographierait aussi bien les hommes s’il n’y avait pas ce rapport esthétique frôlant un désir étrange. En tant que modèle moi-même, j’ai pu observer l’œil du photographe dans un rapport plutôt psychologique. Ce qu’il y a de plaisant également dans le voyeurisme est cette distance (de la pellicule ou psychologique) où jamais il n’y a véritablement passage à l’acte.

Rôles
/spoile/
Le personnage de Stan est selon moi captivant, et c’est en cela qu’on comprend le titre du film. Homme de goût élégant et un peu introverti, collectionneur un brin autoritaire et sec qui refoule son côté émotionnel dans ses passions d’esthètes à l’univers fantasmatiques à demi fermé. C’est un peu le genre de profil masculin qui me séduit et que j’ai rencontré et c’est probablement pourquoi ce film me parle tant. Et si je m’identifie moins dans le personnage masculin, je me sens réceptive au jeu de la modèle femme enfant. Et on ne saisit jamais où se situent les rennes de la passion, pensant d’abord que José, interprétée par la très jolie Elisabeth Wiener, est prisonnière d’un désir inconnu, mais on nous montre ensuite les tourments de Stan, totalement impuissant devant l’amour. Evidemment les choses sont plus complexes avec un trio amoureux et le personnage de Gilbert interprété par Bernard Fresson sait ajouter à ce film les affres de la jalousie.
Je pourrai encore écrire sur ce film tellement de choses m’ont touchés malgré quelques faiblesses qu’on ne saurait apprécier pour un dernier film. Il a d’ailleurs été très mal accueilli à sa sortie, mais j’admire le travail de tentatives nouvelles, même si celles-ci paraissaient loin de pouvoir suivre le style de la nouvelle vague.